Boualem Sansal – 2084 La fin du monde

288 pages
Gallimard, 2015
Roman contemporain
Grand prix du roman de l’Académie française 2015

Quatrième de couverture

L’Abistan, immense empire, tire son nom du prophète Abi, « délégué » de Yölah sur terre. Son système est fondé sur l’amnésie et la soumission au dieu unique. Toute pensée personnelle est bannie, un système de surveillance omniprésent permet de connaître les idées et les actes déviants. Officiellement, le peuple unanime vit dans le bonheur de la foi sans questions.

Le personnage central, Ati, met en doute les certitudes imposées. Il se lance dans une enquête sur l’existence d’un peuple de renégats, qui vit dans des ghettos, dans le recours de la religion…

Boualem Sansal s’est imposé comme une des voix majeures de la littérature contemporaine. Au fil d’un récit débridé, plein d’innocence goguenarde, d’inventions cocasses ou inquiétantes, il s’inscrit dans la filiation d’Orwell pour brocarder les dérives et l’hypocrisie du radicalisme religieux qui menace les démocraties.

L’histoire

Les aventures d’Ati et de son ami Koa servent de prétexte à l’auteur pour faire découvrir et démonter les rouages du système abistanais. Les doutes d’Ati, ses questionnements aussi naïfs que puissamment pertinents parfois, le mènent de la périphérie de l’Abistan (le sanatorium où il est envoyé pour y mourir dans la prière ou revenir comme miraculé) à ses marges (le ghetto où végète un peuple soi-disant renégat), des quartiers populaires de Qodsabad, la capitale de l’empire, où règne l’ombre des mockbi à la Cité de Dieu et aux fiefs des Honorables de la Juste Fraternité, le centre du pouvoir. Tableau complet de ce que pourrait être un monde dirigé par la religion du Gkabul, inquiétant voire terrifiant, 2084 multiplie les allusions à l’illustre prédécesseur, 1984 (évocation de Bigaïe, de l’Angsoc ou de l’improbable Démoc), et celles à un Islam au radicalisme exacerbé, triomphant donc rétrograde.

Au-delà de l’histoire, il faut noter les trouvailles et les réflexions particulièrement pertinentes de l’auteur qui rendent le monde qu’il a élaboré si terrifiant et réaliste à la fois. Boualem Sansal décortique les rouages qui permettraient à un tel empire religieux d’exister : la négation de l’histoire ayant précédé la création de l’Abistan, l’amnésie collective organisée de tout un peuple et son maintien dans l’ignorance, la création d’une langue simpliste empêchant l’élaboration d’une pensée construite et critique, l’instauration d’un système de dénonciation et de terreur, de soumission hypocrite à une religion improbable, le refus des avancées technologiques et des connaissances scientifiques permettant de conserver la population dans un état de crasse survie permanente, la création d’une hiérarchie complexe multipliant les organes de surveillance et de délation, suscitant une sourde méfiance et une absence d’empathie pour son prochain servant le système… Il invente une terminologie propre au Gkabul mais dans laquelle on devine très aisément celle aujourd’hui en vigueur dans le Coran ou au sein de l’Islam, ce qui permet de mieux exposer le danger potentiel de certaines sentences. C’en est assez terrifiant.

Le style et l’écriture

Le style de Boualem Sansal est porteur à la fois d’une certaine forme de poésie qui n’est pas sans rappeler le lyrisme des grands poètes de langue arabe et d’une réflexion profonde sur le totalitarisme qui donne à sa plume un ton beaucoup plus désabusé. À mi-chemin entre l’essai et le récit d’aventure, il cherche sans cesse l’équilibre qui permettrait de faire de ce livre un roman d’anthologie par une écriture plus que soignée, léchée, polie. Si on est séduit dans les premières pages par ce travail minutieux, il apparaît difficile de rester captivé durant les 280 pages de récit.

L’édition

SI je vous dis que c’est un Gallimard, j’ai pratiquement tout dit. L’édition est quasi parfaite : aucun problème de césure, d’harmonisation, de typographie ou même de langue. J’ai dû trouver deux coquilles en tout, un exploit pour un ouvrage de cette épaisseur et de cette complexité. Un exemple pour tout éditeur qui se respecte.

Mon avis

Plus proche de l’essai politico-religieux que du roman, 2084 se veut le digne successeur du chef-d’œuvre d’Orwell et n’est pas loin de réussir son pari. Bien que la langue soit ciselée, que l’auteur ait poussé très loin la réflexion et de façon particulièrement intelligente et réaliste sur l’élaboration d’un monde dirigé par une religion totalitaire, on a du mal à se laisser prendre par l’ouvrage. Personnellement, je l’ai lu à petites doses sur une longue période. Je n’ai pas manqué de savourer les passages les plus pertinents mais j’ai trouvé l’ensemble peu digeste malgré tout. J’ai donc un avis plutôt mitigé : j’aime l’idée, les réflexions, je trouve le style admirable, mais l’ensemble m’a paru relativement lourd.

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